Les succursales de chaînes de pizzerias poussent comme de mauvaises herbes dans la petite ville de Rockland. C’est devenu une blague dans la communauté. Pendant ce temps, des petites boutiques souffrent ou ferment leurs portes. Les commerçants déplorent le manque d’appui de la communauté envers les entreprises originaires de la région.
Charles Fontaine
IJL – Réseau.Presse –Le Droit
«Ça devrait être une de nos meilleures années, mais c’est de loin la pire, lance la propriétaire de Fleurs et Décor Laviolette, Lynn Laviolette. En janvier, c’était carrément mort.»
La propriétaire du commerce, ouvert depuis huit ans sur la rue Laurier, blâme d’emblée l’inflation qui lui oblige de vendre ses bouquets beaucoup plus cher qu’avant. Sauf que cette situation se reflète partout à travers le pays. Quand elle y pense, des gens de son entourage préfèrent faire leurs emplettes à bas prix dans les grandes chaînes comme Walmart ou Tigre Géant.
«Avant la pandémie, c’était beaucoup mieux, mais il devrait avoir plus de clients dit-elle. […] Il y a encore des gens qui rentrent et qui demandent un bouquet pour 25$, c’est tough en câline.»
Lors du passage du Droit, un seul client a franchi la porte de la fleuriste.
Vague de fermeture
Dans les derniers mois, de nombreux commerces ont fermé ou ont annoncé la fin prochaine de leurs opérations, comme Bulk Barn, Café Joyeux, Amy’s Little Plant Shop, La Source et Hello Bakery.
«C’est vraiment décourageant quand on se bat pour avoir des commerces et que rien ne les encourage à rester, lance le maire de Clarence-Rockland, Mario Zanth. Bulk Barn réussit tout partout sauf à Rockland, alors je me gratte la tête.»
Bulk Barn n’a pas voulu dévoiler les raisons de la fermeture de la succursale.
De son côté, Chantale Stuker, propriétaire de Creative Celebrations, une boutique de location et d’achat d’articles de fête, a pris la décision d’aménager son commerce chez elle. Son local dans la rue Laurier était rarement fréquenté par les gens du coin.
«La plupart de mes clients sont à Ottawa. C’est très dur d’avoir une entreprise en ville, parce que les gens travaillent à Ottawa et font leurs achats là. La communauté doit nous aider.»
En fonctionnant de la maison, elle n’a pas de loyer à payer et peut servir plus facilement ses clients de la métropole.
À bout de souffle
Rockland n’aura plus son propre torréfacteur si Café Joyeux ne trouve pas d’acheteur d’ici la fin mars. Le tandem constitué de Mike Shore et Adlan Zaidi est épuisé.
Après leur année la plus fructueuse en 2019, deux ans après leur ouverture, la pandémie les a frappés de plein fouet. Ils ont fait un épuisement professionnel et ont dû repartir à zéro. À ça s’ajoute l’inflation historique des denrées. Et un achalandage limité.
«La raison pour laquelle on est profitable, c’est parce que notre clientèle représente la population de Rockland qui veut vraiment encourager localement, explique le copropriétaire, Adlan Zaidi. Est-ce que cette portion [de la population] est la majorité? Non, pas selon moi. Je parle avec d’autres propriétaires d’entreprises et je m’estime chanceux d’avoir un commerce axé sur la communauté. On attire les clients qui sont fidèles et qui veulent contribuer à ça. Mais malheureusement, la plupart des gens qui habitent ici passent leurs journées à Ottawa et Orléans et reviennent dormir ici. C’est dommage, parce qu’il y a une bonne communauté ici.»
«Je pense que si on avait le même modèle d’entreprise, mais dans une autre ville, ça fonctionnerait plus, ajoute son collègue Mike Shore. Ici, nous sommes protégés, puisque nous sommes le seul torréfacteur de café. Le désavantage est que le monde qui reste ici en ville a tendance à acheter moins cher à un plus grand volume.»
Les deux amis répètent qu’ils ne ferment pas leur commerce par manque de clientèle, mais plutôt en raison d’une passion qui s’est estompée. N’empêche, seulement deux groupes de clients ont dégusté une boisson chaude lors de la visite du Droit, qui a duré plus d’une demi-heure.
«C’est un des meilleurs cafés dans la région», évoquent Yanick et Claude Baudequin, copropriétaires du traiteur La Gourmandise à Orléans, qui servent les grains de Café Joyeux.
Un produit local est généralement de 10% à 15% plus cher qu’un produit importé, souligne M. Bourgault. Lorsque le coût dépasse ce seuil, la fidélité devient une variable fragile et le prix prend une plus grande importance.
Pouvoir de la municipalité
Mario Zanth se désole de voir les habitants de sa municipalité acheter à Ottawa au lieu de Rockland. «Ça ne nous aide pas, dit-il. [...] Je continue à foncer et à essayer d’avoir plus de commerces. On espère que la population monte et que les commerces soient capables de survivre.»
La population de Rockland a grimpé de 9,9% depuis 2016 pour atteindre 13 625 habitants.
Pour que la localité d’un produit devienne un aspect important lors du processus de décision d’achat, il doit avoir de la publicité extérieure pour que le client y pense, explique M. Bourgault
«C’est souvent une variable à laquelle on ne pense pas. Les gouvernements peuvent aider en faisant régulièrement la promotion de l’achat local. La municipalité peut travailler à renforcer le sentiment d’appartenance.»
C’est ce que la municipalité de Clarence-Rockland, en partenariat avec la chambre de commerce, essaie de faire depuis deux ans avec des tirages de carte cadeau des entreprises de la ville. Sans grand succès, rapporte le maire. À peine 500 résidents ont participé.
«J’ai un plan pour avoir plus de petits commerces, mais aussi des industries, souligne-t-il. On veut identifier les territoires qui pourraient être commerciaux.»
La Cité a adopté une hausse des taxes de 3,9% début janvier, ce qui a fait grimacer plusieurs citoyens. «Les taxes municipales sont élevées parce qu’il n’y a pas assez de commerces, et peut-être qu’on aurait un peu plus de commerces si les gens les appuyaient plus, répond le maire Zanth. C’est un cercle vicieux.»
Crédit photo : Charles Fontaine, Le Droit